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Article paru dans le numéro 60 |
D’écaille
et
d’argent
Certaines
matières utilisées en coutellerie sont
devenues rares depuis la nécessaire protection des
espèces sur lesquelles elles
sont prélevées. L’écaille de
tortue est de celles-ci et accroît donc
l’intérêt
que le collectionneur peut porter aux couteaux
réalisés avec cette matière.
« J’en
reviens à Langres
qui seul mérite la suprématie. Quoi
qu’il soit difficile de classer cette
coutellerie fermante de luxe, nous parlerons d'abord du couteau pour
homme. Il
est à une ou à plusieurs pièces ;
l'acier employé est l’acier fondu ; les
formes sont exactes et pures, les lames étudiées
et appropriées à l'usage,
l’incrustation et les garnitures sans défaut
apparent, les ressorts souples et
bien finis, l’intérieur soigné comme
l’extérieur, les platines assez généralement
en cuivre, moletées sur les
bords, les manches d’épaisseur voulue, corrects et
bien finis et de la
solidité, voilà les caractères de ce
genre. »
La
coutellerie de Haute-Marne
La
coutellerie dite « de Langres » a
produit aux 18ème
et 19ème
siècles des couteaux de très belle facture. Les
conflits internes de la
profession de couteliers vont conduire à une scission au
sein de la corporation
et à un essaimage dans toute la région. Langres
va peu à peu s’effacer devant
Nogent ; mais les villages environnants verront aussi
s’implanter des
ateliers desquels sortiront des couteaux de grande qualité.
La renommée de ce
bassin coutelier est confortée par les rapports de jury des
expositions
régionales, nationales ou universelles qui vont se
succéder tout au long du 19ème
siècle. .La production de la Haute-Marne fera moins appel
à la division du
travail qui était la règle à Thiers
à pareille époque. C’est sans doute
cette
organisation différente du travail et la
proximité du réservoir de clientèle
riche que constitue Paris qui auront favorisé
l’émergence et le maintien d’une
coutellerie de luxe
Par
contre, l’industrialisation des processus de fabrication
touchera également la
fabrication de Langres et de Nogent. La coutellerie Guerre dont il va
être
question par la suite comptait ainsi 30 ouvriers en 1867. La production
globale
du bassin haut-marnais est importante et estimée
à deux millions de pièces par
an au début du 19ème
siècle (Arthur
Daguin, Nogent et la coutellerie dans la Haute-Marne, 1878).
Certains
couteliers vont prendre une importance commerciale telle
qu’ils vont ouvrir des
magasins de vente à Paris.
Inversement,
de nombreux couteliers parisiens vendent, sous leur propre marque, les
productions de couteliers haut-marnais.
Parmi
ces couteliers, certains vont avoir une notoriété
particulière : Gavet,
Guerre et Humblot sont de ceux-là.
Gavet,
coutelier du Roy
Nous
retrouvons le premier d’entre eux, Jean Gavet, à
la fin du 18ème
siècle. Il obtient
en 1757 un brevet de
« coutelier du Roy ». Il tient
boutique rue Croix-des-Petits-Champs à
Paris et marque ses produits à « l’E
couronné ». Il développe un
procédé
nouveau : le matriçage des manches de couteaux
à l’aide d’une presse à
balancier pour imiter la ciselure en relief.
François-Charles
Gavet lui succède et obtient, lui-aussi, le titre de
coutelier du Roi en 1782.
Le magasin se trouve alors au 138 de la rue Saint-Honoré et
ne changera plus de
place. Un site de production est par contre maintenu en Haute-Marne.
Charles Gavet, né en 1783, fils du précédent et son successeur, put obtenir le brevet de coutelier du Roy le 14 mai 1814 et le titre de fournisseur du duc de Berry le 1er octobre de la même année (Camille Pagé). Le couteau présenté est vraisemblablement l’œuvre de François-Charles Gavet ou de son fils.
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GAVET,
coutelier du roi. A « l’E couronné
». Ressort et pompe, lame
argent et lame acier. Mitres en argent. |
Henry-François-Charles
Gavet sera le dernier représentant de la lignée.
Il cède l’entreprise en 1834.
Celle-ci est florissante et renommée comme le souligne ce
rapport du jury de
l’exposition départementale de la Seine de
1827 : «Les
perfectionnements que M. Gavet n'a cessé d'introduire dans
cette
industrie, ont donné une grande extension à son
établissement situé à Chaumont
(Haute-Marne) et par là rendu de grands services
à la population laborieuse
dont il occupe une partie ; un autre genre de mérite de
cette fabrication,
c'est l'exportation à l'étranger, d'une partie de
ses produits … »
Gavet,
un
coutelier novateur
Outre
le matriçage des manches de couteaux, Gavet met en
œuvre des techniques de
pointe (trempe pyrométrique invariable, rasoir à
lame de rechange …). On lui
attribue également l’invention du couteau de table
« à bascule ».
Cette bascule est une sorte de garde qui déborde tout autour
du couteau au
niveau de la mitre et maintient la lame éloignée
de la table, ce qui évite de
salir la nappe. Le manche étant plus lourd que la lame,
celle-ci est toujours
tenue éloignée de la table lorsqu’on
pose le couteau. C’est en quelque sorte un
porte couteau fixé à demeure au niveau de la mitre
.
D’écaille
Le
couteau fermant de luxe de cette période fait appel
à des matières précieuses
telles que l’or, l’argent, la nacre,
l’écaille de tortue, l’ivoire.
L’écaille
coûte cependant de 2 à 3 fois plus cher que
l’ivoire[1].
Le couteau subit bien entendu l’influence du goût artistique de l’époque. L’apogée de l’utilisation de l’écaille en ébénisterie se situe au 18ème siècle avec en particulier les placages de marqueterie de Charles André Boule. L’application à la coutellerie viendra un peu plus tard en particulier lorsque la possibilité « d’auto-greffe » de l’écaille de tortue sera mieux connue. Cette particularité de l’écaille de se souder, sans apport de colle, par le seul fait d’une chaleur modérée va permettre l’utilisation plus massive d’une matière rare mais dont les rebuts d’usage pourront être facilement utilisés. Jean-Jacques Perret, à la fin du 18ème siècle, donne la procédure à suivre pour souder les morceaux d’écaille (Chapitre XI). Cette grande plasticité de l’écaille va également autoriser l’incrustation de filets de décoration, d’armes, de chiffres, d’écussons d’argent ou d’acier, de motifs géométriques, floraux, animaliers, parfois très compliqués et découpés par poinçonnage à l’emporte pièce dans de la feuille d’acier, d’argent ou d’or. Ce genre d’ornements peut être acheté tout prêt chez des artisans qui se sont fait une spécialité de ces petits décors découpés.
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Couteau
marqué « COLAS » à fines
incrustations de fil d’argent plat et torsadé.
Peut-être une réalisation de Victor Colas de
Nogent (Arthur Daguin, Nogent et
la coutellerie dans la Haute-Marne, 1878) |
Le
« Manuel du tourneur » paru en
1816 donne
par exemple à ses lecteurs une bonne adresse pour se les
procurer :
« Monsieur Frichot, rue des Gravilliers à
Paris, qui a porté ce genre de
fabrication à une grande perfection ».
Dans ce cas, les décors ne sont pas
collés, ni insérés dans des
évidements pratiqués sur le manche du couteau. La
grande plasticité de l’écaille permet
de les incruster en les plaçant au fond
d’un moule, et en posant par-dessus la côte du
couteau à décorer, côte
préalablement préparée.
L’ensemble est ensuite chauffé et mis sous presse.
Les
décors métalliques vont s’incruster
dans l’écaille ramollie par la chaleur.
L’écaille
présente par ailleurs une grande richesse de couleurs, du
blond au presque noir
en passant par le miel, le brun-rouge, le brun foncé. Cette
matière noble et
vivante atteint des effets de transparence proches du verre et une
mince
feuille d’or déposée sur la
côte du couteau va encore accentuer, par transparence,
le rendu esthétique de l’ensemble et
l’aspect précieux du couteau.
L’écaille
de tortue provenait essentiellement des Antilles et était
prélevée sur les
« tortues imbriquées »
que J-J Perret désigne sous le nom qu’on lui
donnait localement : « la
corette » (en
réalité, caret ou carette).
La
surexploitation de cette espèce pour ses
écailles, mais aussi pour sa viande ou
ses usages dans différentes pharmacopées
asiatiques a conduit à une grande
raréfaction. La question écologique ne se posait
pas encore dans ces temps
anciens et on conserve au château de Pau une carapace de
tortue qui aurait
servi de berceau à Henri IV.
D’argent
Ce
métal précieux se prête très
bien à l’usage en coutellerie. Très
ductile, il
s’étire, se lamine, se soude facilement. Ne se
ternissant pas au contact des
végétaux contrairement à
l’acier, il est parfait pour réaliser des lames de
couteaux à fruits. Pur, il est cependant trop mou et doit
être allié avec du
cuivre pour lui donner une certaine dureté. Par estampage,
on obtient des
rosettes des coquilles, des mitres. Il présente un autre
gros avantage pour le
collectionneur de couteaux anciens : ses poinçons
d’authentification qui
permettent de dater le couteau.
Pour le couteau de Gavet présenté ici, on a un poinçon de maître dans un losange (F*EG), le poinçon de titre représentant un coq (1er titre argent : 950 millièmes de métal fin), le poinçon de garantie (qui garantit que l’impôt sur les métaux précieux a bien été acquitté) dans le cercle.
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Poinçons
sur la lame d’argent du couteau de Gavet. |
Ces
poinçons ont été en usage du 19 juin
1798 au 1er
septembre 1809. On
peut donc raisonnablement penser que le couteau a
été fabriqué entre ces 2
dates.
Anatomie
d’un couteau
Argent
et
acier
Ce
couteau de Gavet présente quelques particularités
qui méritent qu’on s’y arrête
un instant
Ses
dimensions tout d’abord, - 13,5 cm de long - en font en grand
couteau. A
contrario, son épaisseur est très
faible : 7 mm. Et il faut loger dans
cette faible épaisseur 2 lames, une d’acier
l’autre d’argent.
Un
détail peut facilement échapper à
première vue. La lame en argent est en
réalité composite. Au niveau du talon, dans la
partie qu’on ne voit pas car
cachée entre les platines, la lame en argent est amincie et
prise en sandwich
entre 2 couches d’acier très mince qui vont
constituer le talon. Ce sandwich
d’argent entre 2 couches d’acier permet
d’éviter une dégradation du talon qui,
s’il était en argent comme le reste de la lame,
s’userait rapidement à cause de
la différence de dureté entre l’argent
et l’acier du ressort et des platines.
C’est
ce qui explique que sur de nombreux couteaux à fruits
anglais en nacre et à
lame d’argent, la lame ne se replie plus
complètement entre les platines. Le
talon, en argent et non en acier, s’est usé par
des rotations répétées au
contact du ressort d’acier. La
géométrie de l’ensemble ressort-talon
de lame
s’en trouve modifiée. Un demi
millimètre d’usure au talon se trouve plus que
décuplé au niveau de la pointe de la lame, et
celle-ci déborde largement entre
les platines[2].
A contrario, c’est cette propriété qui
permet de régler le « poncetage[3] »
sur les couteaux qui présentent cette
particularité.
Ressort
plus
pompe
Autre
particularité des couteaux de luxe de cette
époque, la lame d’acier en position
ouverte est maintenue par un double système :
ressort et pompe.
La performance réside en particulier dans la faible largeur du ressort (27/10èmes de mm) à l’intérieur duquel il faut faire travailler une pompe de 1 mm de large .
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La
pompe est insérée dans le ressort. |
Un dessin valant mieux qu’une explication embrouillée, le croquis n° 1 (voir ci-après) donne une représentation de l’ensemble et de la cinétique du système. Le talon doit présenter 2 encoches pour loger la pointe de la pompe. En position « lame ouverte », l’encoche du talon fait un crochet avec la pompe et bloque la lame. En position lame fermée, l’autre encoche permet de loger la pointe de la pompe et lui permet de glisser sans retenir la lame (Photo n° 5).
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« Lève »différente
du ressort et de la bascule de pompe. |
On
a là un couteau d’un grand raffinement technique
et esthétique. Les proportions
sont harmonieuses et élancées. Seul petit
problème : une relative
fragilité. Mais ce n’est pas un couteau de travail
ou de casse-croûte !
Tout
n’est
qu’illusion
« Les apparences sont trompeuses », l’adage est bien connu. Prenez ce joli petit couteau en écaille à incrustations d’argent marqué « RENOULT ROUEN ».
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RENOULT
ROUEN – Pompe à ressort flexible et fines
incrustations
d’argent. |
C’est
un couteau à pompe avant, classique. En regardant
à
l’intérieur du couteau, on aperçoit au
milieu du ressort une fente
transversale. C’est la marque du ressort brisé et
de la lame flexible qui
constitue le ressort de rappel de la pompe avant. (Cf.
croquis n° 2 et 3)
En
réalité, la
pompe avant est constituée, non pas d’un ressort
brisé mais d’un ressort
flexible. La bosse sert de point d’appui pour courber le
ressort vers
l’intérieur du couteau et faire remonter le
crochet de la pompe pour dégager le
cran du talon de lame (Cf.
croquis n° 4).
Il est bien entendu nécessaire d’avoir un ressort
très flexible en son milieu
et donc d’une très faible épaisseur
(environ 1 mm). Lorsque la pompe est
enfoncée, la distance entre les 2
extrémités du ressort change puisqu’on
passe
d’un segment de droite à un arc de cercle. Si le
ressort était maintenu sur les
platines par 2 points fixes (le clou d’articulation du
ressort et le clou de
cul du couteau), la courbure du ressort ne pourrait pas varier. Le clou
de cul
traverse donc le ressort, non pas dans un trou rond ajusté
au diamètre du clou,
mais à travers un trou oblong d’environ 2 mm de
long, ce qui permet au ressort
de coulisser très légèrement entre les
platines. Une observation très
minutieuse de l’arrière du couteau au moment
où on manœuvre la pompe permet de
voir ce très léger déplacement du cul
du ressort. Et le trait transversal à
l’intérieur du ressort n’est
qu’un artifice tracé à la lime pour
laisser croire
à un ressort brisé. C’est ce
qu’a laissé apparaître un couteau
semblable en
cours de réparation entre les mains expertes de Jean-Pierre
Suchéras. On
obtient donc le même effet que la pompe à ressort
brisé, avec moins de travail,
mais avec un inconvénient : celui de la
fragilité liée à la très
faible
épaisseur du ressort nécessaire pour le rendre
très flexible. Mais il y a de
quoi s’y tromper.
Guerre,
la
légion d’honneur
Une
autre célèbre lignée de couteliers de
Langres est celle des
« Guerre ».
Jean-Baptiste
Guerre naît en 1788 à Nogent-le-Roi (actuel
Nogent). Il exercera cependant
l’essentiel de son activité à Langres.
La coutellerie Guerre participera à de
très nombreuses expositions, régionales,
nationales ou Universelles et
remportera de très nombreuses médailles. A
certaines époques elle sera même le
seul représentant de la coutellerie langroise.
La
qualité de ses présentations lui vaudra des
propos élogieux de la part des
rapporteurs des jurys des différentes expositions auxquelles
elle participera.
Celui de l’exposition de 1855 s’exprime en ces
termes :
« La
maison GUERRE a
exposé toutes les variétés d'articles
dont se compose la coutellerie fine.
C'est la perfection de sa production qui la recommande. Elle a
exposé un grand
nombre de couteaux pour tous les usages ; mais c'est par
l'élégance et le
travail exquis de ses ciseaux qu'elle se signale le plus. Impossible de
rien
voir de plus délicat, de plus artistiquement
travaillé que cette collection de
ciseaux. Le choix de la matière répond au fini de
l'exécution et au goût de la
forme. M.GUERRE le chef de la maison est le
vétéran de cette industrie, il y
paye de sa personne. Il a beaucoup produit de ses propres mains.
» (Arthur
Daguin, Nogent et la coutellerie dans la Haute-Marne)
Cette
reconnaissance de la profession lui vaudra de recevoir la
légion d’honneur en
1856 pour ses qualités de coutelier et d’exposant
et à partir de cette date la
marque de la coutellerie Guerre sera donc « la
légion d’honneur ».
Jean-Baptiste Guerre-Perrin meurt en 1863, mais la coutellerie Guerre
continue
de briller dans les annales de la coutellerie française avec
Charles Guerre
fils. Suivant en cela les traditions de son père, il
représente la coutellerie
de Langres aux Expositions de 1862, 1867, 1878, bien que la fabrication
se
fasse de moins en moins à Langres car Nogent supplante peu
à peu l’ancienne
coutellerie langroise.
La
qualité des productions de l’entreprise permet
l’ouverture d’un
« dépôt de
coutellerie de Langres », 4 rue Lafayette
à Paris. (Annuaire
almanach du commerce et de l’industrie - Didot-Bottin
1871-1872)
La
Presse Langroise ne tarit pas d’éloge à
l’égard de l’enfant du pays. Ainsi,
l’exposition organisée à Langres en
1873 attire ce commentaire de la part du
journaliste : «
On trouve renfermés
dans ces petites armoires vitrées une foule de
chefs-d'oeuvre. L'attention se
porte particulièrement sur ce nom qui est l'honneur de la
coutellerie, le nom
de Guerre. »
Les
concurrents nogentais reprocheront à la maison
« Guerre » de
n’être
qu’un négociant vendant à Paris la
production des fabricants de Nogent en
particulier. Cette querelle entre négociants et fabricants
n’est ni nouvelle,
ni le seul fait du bassin nogentais. Guerre pouvait tout de
même se prévaloir
d’un passé de fabricant et de nombreuses
distinctions et médailles obtenues
dans les nombreuses expositions auxquelles l’entreprise avait
participé,
parfois seule à représenter la production locale.
Quoi
qu’il en soit les couteaux vendus sous sa marque sont eux
aussi de grande
qualité.
Sur ce délicat petit (8,5 cm) couteau à bouts ronds restauré il y a bien longtemps par Robert Beillonnet, la lame d’argent porte le poinçon de titre 2 (Tête de Minerve avec le chiffre 2 – 800 millièmes de métal fin) et le poinçon de maître : M*R.
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GUERRE
« Légion d’honneur » A LANGRES |
La
tête de Minerve a été
utilisée après 1838, le couteau est donc
postérieur
à cette date.
Sur
ce couteau, le talon est également en acier. Mais cette
fois-ci, le talon en
acier est enté sur la lame en argent par
un montage en queue d’aronde. (Croquis n°
5)
Humblot
Le
patronyme Humblot est très répandu en Haute-Marne
et il existe depuis fort
longtemps de nombreux couteliers portant ce nom.
Les
archives départementales nous permettent de
connaître quelques-uns de ces
couteliers Humblot du passé : Didier
Humblot, vers 1520, Didier Humblot, maître-coutelier
baptisé à
Langres le 8/3/1643, Antoine
Humblot
maître-coutelier époux de Claude Degand vers 1640,
Jean Humblot,
maître-coutelier à Langres vers 1680, Jean
Humblot, maître coutelier né à
Langres le 17/11/1671, Jules
Humblot, né
en 1843, coutelier à Tronchoy …
L’Almanach
du Commerce, de Sébastien. Bottin de 1829 cite entre autres
pour Nogent les
noms de plusieurs couteliers dont Guerre et Humblot
aîné, sans autre
renseignement ce qui reste par trop imprécis.
Quel
coutelier Humblot a fabriqué le couteau
d’émigré royaliste exposé au
musée de
la coutellerie de Thiers et dont Isabelle et Pascal Graveline ont
réalisé une
réplique ? Difficile à dire. Et ce
n’est pas l’inscription
« Humblot
Berlin » qui va nous y aider, celle-ci ayant
vraisemblablement été faite
pour brouiller les pistes.
Toujours
est-il qu’il fait la preuve d’une grande
maîtrise technique.
Un
mariage
réussi
On va trouver au milieu du 19ème siècle des couteaux sur lesquels sont associés les noms de Guerre et de Humblot avec la marque de la légion d’honneur, donc postérieurs à 1856. La finition en est toujours très soignée. Le poli des lames est parfait, l’intérieur des ressorts est également poli, les lames argent ont un talon en acier rapporté. Le plus petit d’entre eux est un onglier à 2 lames, avec une lime sur le dos.
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HUMBLOT
GUERRE (8,5 cm), lime sur le dos. Ressort fendu, 2 lames en
cul, 1 lame en tête. |
Il mesure 5,5
cm
et cette petite taille en complique la réalisation.
La lime et la petite lame sont axées face à face
et il leur faut donc chacune
un ressort. Le ressort unique du couteau se sépare en deux
à l’arrière pour
constituer 2 ressorts, un pour la lime, un pour la petite lame. (Croquis n° 6)
L’onglet
débordant de la petite lame est typique de la fabrication de
Nogent. Il est
plus élégant mais aussi plus compliqué
à réaliser que l’onglet en creux
qu’on
trouve habituellement sur les lames. Sur une lame aussi petite (3 cm)
et qui
dépasse aussi peu entre les platines, il est de toute
façon impossible de
réaliser un onglet en creux.
Le
plus grand comporte 2 lames axées sur le même
clou, une d’acier, l’autre d’argent.
La lame d’argent présente elle aussi un talon en
acier monté en queue d’aronde.
Le couteau est
muni à
l’avant de 2 très
courtes mitres en argent.
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HUMBLOT
GUERRE « légion d’honneur »,
petites mitres. |
Ce
mariage des noms de Humblot et de Guerre est en fait le
résultat d’un véritable
mariage qui a uni le 21 juin 1857 Juliette Guerre née
à Langres le 1er
août 1819, fille de Jean-Baptiste Guerre, marchand de
coutellerie, titulaire de
la légion d’honneur, à Pierre Humblot,
commis négociant, né à Illoud le 27
novembre 1831. Les mauvaises langues diront que ce mariage tardif
à 37 ans de
Juliette avec Pierre, âgé de 25 ans
était un mariage de raison. Peut-être,
encore qu’aucun contrat de mariage n’ait
été signé entre les époux.
Toujours
est-il que la marque de la légion d’honneur
apportée en dot ou par héritage par
Juliette va poursuivre sa carrière associée au
patronyme Humblot Guerre.
Une
tradition de qualité maintenue
Langres
va péricliter au cours du 19ème
siècle et la fabrication sera
reportée sur Nogent et les villages environnants. Cependant
la tradition de
qualité reconnue pour la production de Langres ne sera pas
démentie par la
« délocalisation »
à Nogent. La fin du 19ème
siècle et le
20ème
siècle naissant vont voir apparaître des
générations de
couteliers haut-marnais au talent unanimement reconnu. Le concours des
« Meilleurs Ouvriers de France »
institué en 1924 viendra consacrer
cette reconnaissance nationale. Pour se convaincre de
l’exceptionnelle qualité
de ce bassin de production il n’est que de consulter la liste
des M.O.F. en coutellerie
de l’année 1924[4].
On y relève le nom de 15 couteliers de la Haute-Marne. Ce
sont les seuls à qui
le titre sera décerné cette année
là.
Une
petite poignée de couteliers a continué, contre
vents et marées, à faire vivre,
jusqu’à nos jours cette tradition de
qualité, faite d’écaille
et
d’argent
mais aussi d’acier, d’ivoire, de nacre, de corne …
et de savoir-faire.
Michel
Fervel
[1]
J.J Perret, - L’Art du
Coutelier, Chapitre II
[2]
Pour ceux dont
les souvenirs scolaires ne sont pas trop lointains, c’est
le théorème de Thalès qui
s’applique à cette géométrie
coutelière,
ça fait mieux en
le disant.
[3] La lame ne vient pas
s’écraser contre le
ressort lorsqu’on la lâche. C’est le cas
du « Pradel » ou du
« Thiers® »
[4]
Florence Vidonne, les
Meilleurs Ouvriers de France en coutellerie, Crépin-Leblond
CROQUIS EXPLICATIFS
Croquis n° 1 : le
système
ressort et pompe du couteau de Gavet.
Croquis
n° 3 : dans des
versions moins sophistiquées de pompe à ressort
brisé, c’est l’arrière du
ressort lui même qui tient lieu de lame flexible. Dans ce
cas, la bascule de la
pompe chevauche l’arrière flexible du ressort.
Croquis
n° 4 : pompe à
ressort flexible. La flexion de la lame souple du ressort permet de
dégager le
verrou vers le haut.
Croquis
n° 5 : Lame en
argent montée sur le talon en acier par un assemblage en
queue d’aronde.
Croquis
n° 6 : ressort fendu
permettant de faire fonctionner 2 pièces à
l’arrière et une à l’avant.
(Des
ressorts fendus existent également sur certains
modèles de
« rouennais »
par exemple, mais le
ressort est fendu dans la largeur pour faire fonctionner 2 lames
côte à côte à
l’arrière et une à l’avant).